Corruption en Amérique latine : entre fatalisme et réformes (Note)

Utilité de l'article : Dans un contexte de multiplication des scandales politiques, l'objectif de cet article est de dresser l'état des lieux de la corruption en Amérique latine et de comprendre ses conséquences sur la croissance économique. Il s'agit également de donner une vision globale des mesures qui ont été prises ces dernières années dans le cadre de la lutte contre la corruption.

 

Résumé :

  • Il n'existe pas de définition officielle de la corruption, qu'il est difficile de mesurer avec précision ;
  • De nombreux pays latino-américains, tels que le Venezuela, font partie des plus corrompus au monde ;
  • Il existe une corrélation négative entre la corruption et la croissance du PIB par habitant (perte d'efficacité des dépenses publiques, mauvaise allocation des ressources, dégradation du climat des affaires, etc.) ;
  • Malgré la multiplication des scandales révélés au grand jour, force est de constater que la région est engagée dans une dynamique de réformes structurelles qui à terme pourraient porter leurs fruits.

 

Mots clés : corruption, Venezuela, pots-de-vin, favoritisme, indice de perception de la corruption (IPC), dépenses publiques, marchés publics, appels d'offres, allocation des ressources, climat des affaires, douanes, investissements directs étrangers, transparence, conflits d'intérêts, népotisme.

 

 

En Amérique latine, l'affaire Odebrecht[1] et la multiplication des scandales ayant conduit à l'incarcération ou la mise en examen d'anciens Présidents de tous bords politiques (Brésil, Guatemala, Pérou et Panama, Argentine, etc.), ont mis en lumière l'omniprésence de la corruption. Ainsi, la population latino-américaine identifie cette dernière comme étant le 4ème problème le plus important de la région (Latino barómetro 2018). Les gouvernements peinent à enrayer ce phénomène profondément néfaste pour l'économie et l'intérêt général.

 

 

1. L'Amérique latine gangrénée par la corruption

Il n'existe pas de définition officielle et universelle de la corruption,qui demeure une notion subjective. D'après la Banque Mondiale, concernant le secteur public, la corruption désigne “le fait d'utiliser sa position de responsable à son bénéfice personnel”. L'OCDE quant à elle, établit toute une série de “comportements de corruption” (subornation d'agents publics ou privés, trafic d'influence, extorsion, abus de fonction, obstruction à la justice, favoritisme, népotisme, etc.). Il s'agit d'un phénomène complexe à analyser car il revêt un caractère juridique, éthique et moral. De ce fait, plusieurs concepts de corruption ont émergé :

- Active (lorsqu'une personne est l'initiatrice de l'acte de corruption) ou passive (lorsque que la personne accepte de donner une contrepartie à l'initiateur de l'acte de corruption)

- Publique ou privée (si la corruption est le fait d'un acteur public ou privé)

- Grande (au niveau des décideurs politiques) ou petite (au niveau de l'administration).

L'ONG Transparency International publie chaque année l'indice de perception de la corruption (IPC), calculé à partir d'enquêtes réalisées auprès d'experts et d'hommes d'affaires. L'IPC porte uniquement sur la corruption dans le secteur public. Bien qu'imparfait (subjectif et partiel), cet indicateur s'est imposé comme l'un des principaux outils de mesure de la corruption, qui par nature est difficilement quantifiable, hors du champ des statistiques officielles. L'indice de perception est compris entre 0 (pour les pays les plus corrompus) et 100 (plus les pays les plus vertueux).

A partir de l'IPC, Transparency International établit un classement comprenant 180 nations en fonction de leur degré de corruption. Les pays d'Amérique latine se démarquent pour leurs piètres performances. En effet, seuls 3 d'entre eux figurent dans le top 50 : Uruguay (23ème), Chili (27ème) et le Costa Rica (48ème) (cf. graphique 1). Les deux plus grands pays d'Amérique latine, à savoir le Mexique et le Brésil, n'apparaissent même pas dans les 100 premiers pays les moins corrompus. A noter quele Venezuela serait désormais le pays le plus corrompu de la région (168ème). Le constat est d'autant plus alarmant lorsque l'on constate qu'entre 2012 et 2018, seuls deux pays ont progressé dans le classement et 5 sont parvenus à améliorer leur score. A noter tout de même que l'Argentine tire son épingle du jeu puisque sur cette même période, elle est passée de la 102ème à la 85ème position.

Graphique 1 : Indice de perception de la corruption

Source : Tansparency International/ Elaboration : BSI Economics

 

 

2. La corruption freine le développement de la région

La corruption réduit considérablement le potentiel de croissance latino-américain.Alors que la région comptait en 2017, 184 millions de pauvres selon CEPAL (30,2 % de la population), l'OCDE estime que la corruption représente chaque année environ 3 % du PIB régional (180 Mds USD) (entre 5 et 10 % dans le cas du Mexique). Éradiquer ce phénomène permettrait donc de mobiliser davantage de ressources financières pour lutter contre la pauvreté, investir dans le système éducatif[2]ou encore dans les infrastructures[3]qui font cruellement défaut. De ce fait, l'OCDE a mis en évidence une corrélation négative significative entre corruption et croissance du PIB/habitant.

Les mécanismes par lesquels la corruption impacte la croissance sont nombreux :

- Inefficacité des dépenses publiques. En effet, dans le cadre des appels d'offres, la corruption peut amener à favoriser une entreprise qui n'aurait pourtant pas été retenue si les critères définis dans les cahiers des charges avaient été scrupuleusement respectés lors du processus de sélection. Elle peut donc conduire à choisir des offres trop onéreuses ou de moindre qualité, qui in fine, ne bénéficient que partiellement à l'intérêt général. L'enjeu est de taille sachant qu'en 2016, en Amérique latine, les achats publics représentaient près de 9 % du PIB régional.

- Mauvaise allocation du capital humain. Le favoritisme ou le népotisme encouragent la reproduction des inégalités dans le temps et empêchent la bonne répartition des compétences au sein des administrations et des entreprises. Ainsi, en 2016, l'indice de GINI[4]de l'Amérique latine s'élevait en moyenne à 0,467 contre 0,307 pour l'Union européenne.

- Altération de la libre concurrence. Face à des agents douaniers corrompus, les entreprises étrangères sont parfois contraintes de verser des pots-de-vin sous peine de voir leurs marchandises retenues dans les ports (chaque jour de retard dans le processus d'exportation équivaut à l'imposition d'un droit de douane ad valorem compris entre 0,5 et 2,5 %). La corruption peut donc amener les entreprises étrangères à se détourner du marché.

- Climat défavorable aux investissements directs étrangers (IDE). La corruption décourage les investisseurs qui la perçoivent comme couteuse, risquée et arbitraire.La proximité avec les Etats-Unis ainsi que l'abondance des ressources naturelles permet tout de même à l'Amérique latine de rester attractive puisqu'en 2017, les entrées nettes d'IDE ont représenté 3 % du PIB contre 2,12 % pour l'ensemble des pays en développement dans le monde.

- Stagnation de la productivité due notamment à la mauvaise allocation des ressources (nomination de personnes moins compétentes à des postes clés, désincitation d'entreprises étrangères plus productives à investir dans le pays, etc.). Ainsi, en Amérique latine, une diminution de 1 % de l'IPC de Transparency International réduirait la productivité de 0,37 %.

- Déforestation (octroi discrétionnaire de permis d'exploitation), blanchiment d'argent ou encore trafic de drogue, figurent également sur la longue liste des effets pervers de la corruption.

 

 

3. Les résultats de la politique anti-corruption dans la région sont encore limités mais commencent à produire leur effet

L'élaboration d'un politique anticorruption nécessite tout d'abord de comprendre les origines de ce phénomène. Il résulte d'un arbitrage microéconomique qui prend en compte la probabilité de : 1) d'être repéré, 2) d'être condamné et 3) que le coût des sanctions soit inférieur, égal ou supérieur aux bénéfices retirés de l'acte de corruption (corruption = monopole[5]+ dicrétionnalité[6]- transparence[7]et reddition des comptes[8] - sanctions efficaces et dissuasives).

Bien que les résultats des pays latino-américains soient relativement mauvais, la plupart mettent en place des mesures qui à terme pourraient porter leurs fruits. Ainsi, enre 1990 et  2015, près de 230 mesures de grande envergure contre la corruption ont été prises en Amérique latine (source The Dialogue). Ceci traduit une prise de conscience de la part des dirigeants et de la population civile.

Paradoxalement, la multiplication des affaires de corruption s'explique en partie les réformes menées ces dernières années, notamment en matière de transparence et de sanctions. Elles permettent en effet, de détecter plus facilement les scandales de corruption.

 

 

Conclusion

La corruption reste profondément ancrée en Amérique latine et réduit sensiblement le potentiel de croissance de la région.Les récents scandales ayant éclaboussé les dirigeants latino-américains ne traduisent pas pour autant une détérioration de la situation à l'échelle régionale. Au contraire, cela pourrait être que le signe que les réformes menées ces dernières années commencent à porter leurs fruits en permettant de révéler au grand public des affaires qui autrefois seraient restées secrètes, hors du champ de la justice. L'Amérique latine se dote progressivement d'outils permettant d'améliorer la transparence, la prévention, le contrôle et les sanctions.

La lutte contre la corruption est un combat qui ne peut être remporté que sur le long terme et nécessite l'implication de l'Etat, de l'administration, des universités ainsi que de la société civile (la tolérance de la population envers la corruption ne cesse de diminuer). La dynamique semble désormais enclenchée et elle serait irreversible.

 

Bibliographie

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“PISA 2015”, 2016, OCDE

“INdice GINI”, Banque mondiale

“Coefficient de Gini du revenu disponible équivalent - enquête EU-SILC”, Eurostat

“El precio de modernizar las infraestructuras de América Latina”, 2018, CAF

“La pobreza en América Latina se mantuvo estable en 2017, pero aumentó la pobreza extrema, alcanzando su nivel más alto desde 2008, mientras que la desigualdad se ha reducido apreciablemente desde 2000”, 2019, CEPAL

“Los retos de la corrupción en América Latina y cómo enfrentarlos”, 2018, World Economic Forum

“Investissements étrangers directs, entrées nettes (% du PIB)”, Banque mondiale

“La lucha contra el soborno transnacional en América Latina y el Caribe”, 2018, OCDE                                                                                    

“Informes panorámicos anticorrupción real”, Red Anticorrupción Latinoamericana (REAL)

“La corrupción en América Latina : ¿Cómo pasar del escándalo a las propuestas?”, International Institute for Democracy and Electoral Assistance

“Informe 2018”, 2018, Latino barómetro

“Un  análisis  de  la  corrupción  en  América  Latina”, 2016, Alejandro Salas, Transparencia Internacional

“Comment mesure-t-on la corruption dans le monde ?“, 2016, La Monde

“Más allá de los escándalos el cambiante contexto de la corrupción en América Latina”, 2017, The Dialogue

“¿A quién conviene la corrupción en América Latina?”, 2018, Celag

“Corrupción en América Latina: Un balance”, 2017, Diálogo a Fondo

“La corrupción: el alimento de la injusticia y desigualdad en América Latina y el Caribe”, 2016, Benito Baranda

“Indice de transformación 2016 América Latina et Caraïbes”, 2016, CADAL

“Índice sobre corrupción deja a 16 países de América Latina en rojo”, 2018, France 24

“Uruguay, el país de América Latina con menor percepción de corrupción”, 2019,  CNN

“La corrupción en América Latina, ¿un cuento de nunca acabar?”, 2018, El Comercio

“La lucha contra la corrupción en América Latina requiere de una mayor ambición”, 2016, Open Government Partnership

“Qué es la "gran corrupción" y cómo América Latina se volvió un caso emblemático de este problema mundial”, 2018, BBC News

“FMI llama a América Latina a 'frenar la corrupción'”, 2017, El Universo

“Corrupción, el mecanismo diabólico de América Latina”, 2018, CNN

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“Los costos globales de la corrupción“, 2019, United Explanations

“La corrupción le cuesta cara a América Latina”, 2015, Excelsior

“El precio latinoamericano de la corrupción”, 2016, Nexos

“Corrupción, un pesado lastre para América Latina“, 2016, El Tiempo

“Corupción le cuesta a México entre 5% y 10% del PIB: OCDE”, 2018, El Economista

“Odebrecht : le scandale qui éclabousse toute l'Amérique latine”, Les Echos, 2018

“Corruption Good or Bad for FDI? Empirical Evidence from Asia, Africa and Latin America”, 2016, Abdul Jalil, Amina Qureshi et Amina Qureshi

“Causality between corruption and the level of GDP”, 2016, Economic Research-Ekonomska Istraživanja

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“Ecuador es el que más gasta en compras públicas”, 2018, Expresso

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“Perú: reponen en sus cargos a investigadores caso Odebrecht“, 2019, Voanoticias

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“Entró en vigencia la Ley de Acceso a la Información Pública: cuáles son los alcances”, 2017, Infobae

“Derecho de acceso a la información pública Ley 27275”, Infoleg

“Corruption and Economic Growth: Latin American Countries”

“La corrupción, el talón de Aquiles de las democracias latinoamericanas”, 2016, Desarrollando Ideas

 

 

 


[1]Oderbecht est une entreprise brésilienne du secteur du BTP, impliquée dans le versement de pots-de-vin à de nombreux responsable politiques d'Amérique latine en contrepartie de l'attribution de marchés publics.

[2]Dans le dernier classement PISA (2015), le Chili qui a obtenu le meilleur score de la région n'apparaît qu'à la 44ème position à l'échelle mondiale. Ce classement élaboré par l'OCDE vise à évaluer la qualité, l'équité et l'efficience des systèmes éducatifs.

[3]L'investissement latino-américain dans les infrastructures représente moins de 3 % du PIB régional. La plupart des pays souffrent de l'absence ou de la mauvaise qualité des routes, chemins de fer, télécommunications, etc.

[4]“L'indice de Gini indique dans quelle mesure la répartition des revenus (ou, dans certains cas, les dépenses de consommation) entre les individus ou les ménages au sein d'une économie s'écarte de l'égalité parfaite. Le coefficient de Gini est compris entre 0 (égalité parfaite) et 100 (inégalité absolue).” (Banque mondiale)

[5]Plus la structure de marché tend vers un monopole plus les pouvoirs sont concentrés dans les mains de quelques-uns.

[6]Marge de manœuvre dont dispose les acteurs publics dans l'interprétation et l'application des lois

[7]Accès à l'information

[8]Désigne le fait que les agents publics ou privés doivent rendre des comptes sur leurs activités et leur gestion.

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Diplômé de l'Université Paris Dauphine en « Economie Internationale » et « International Business », Florian est actuellement Chargé des politiques commerciales à la Direction générale du Trésor au sein du Service Economique Régional de Buenos Aires. Il porte un intérêt tout particulier aux problématiques de déséquilibres macroéconomiques et de développement en Amérique latine.