Une crise de l'apprentissage au niveau mondial ? (Note)

Résumé :

  • L'éducation revient sur devant de la scène internationale comme en témoignent les forts engagements en termes d'aide au développement et les Objectifs du Développement Durables ;
  • Le niveau des connaissances des élèves sortant des systèmes scolaires apparaît particulièrement préoccupant ;
  • Les causes de cette situation sont multiples et varient d'un pays à un autre ;
  • Il ne semble cependant pas que la situation se soit détériorée et certaines expériences montrent que la situation est loin d'être désespérée.

 

Depuis les années 2000, l'accès à l'éducation s'est fortement amélioré dans le monde et notamment dans les pays en développement. Reste à savoir ce qu'il en est de la qualité de l'éducation et de la performance des systèmes éducatifs. Assurer une éducation de qualité est essentiel puisque ce n'est qu'à cette condition que pourra être garanti le développement durable.

 

En novembre 2017, le Président Emmanuel Macron en visite à Ouagadougou, au Burkina Faso, s'est engagé à augmenter l'aide publique au développement en soulignant que l'éducation des filles sera au cœur de ce projet. Le 1er et 2 février 2018 s'est déroulée la conférence de financement du Partenariat Mondial pour l'Education à Dakar co-présidée par le Sénégal et la France. Lors de cet évènement, les pays donateurs ont annoncé une augmentation substantielle de leurs contributions (2,3 USD contre 1,3 Md USD au cours des trois dernières années). Ces engagements semblent présager d'un nouveau tournant dans l'aide au développement, particulièrement essentiel dans un contexte où les déficits en matière d'apprentissage se font de plus en plus sentir.

 

Accès à l'éducation ou qualité de l'éducation

La question du financement dans les pays en développement demeure une question essentielle encore aujourd'hui. En effet, si les pays en développement ont connu des progrès impressionnants en termes de scolarisation, il n'en demeure pas moins que de fortes disparités demeurent et que beaucoup d'enfants quittent le système scolaire sans savoir lire et écrire (voir l'article de BSI Economics à ce sujet : « Le défi de l'accès et de la qualité de l'éducation dans les pays en développement»). C'est dans cette perspective qu'a été adopté le 4ème Objectif pour le Développement Durable (ODD) qui vise notamment à assurer à tous les enfants un enseignement primaire et secondaire gratuit et de qualité. Le dernier World Development Report de la Banque Mondiale est d'ailleurs pour la première fois entièrement consacré à l'éducation et plus particulièrement à la question de l'apprentissage.

 

Les chiffres sont plutôt alarmants et tendent à montrer qu'une part significative des enfants quittent l'école primaire sans avoir acquis les compétences de base en Mathématiques et en Lecture dans les pays en développement, en particuliers en Afrique subsaharienne (Graphique 1).

 

Graphique 1 – Compétences en Mathématiques et en Lecture à la fin du cycle primaire

  

   Note : Le niveau de compétence minimal en mathématiques suppose de savoir additionner, soustraire, de reconnaître des formes géométriques simples et de lire des graphiques et des tableaux simples. Le niveau de compétence minimal en lecture suppose de savoir localiser des détails explicites dans des textes et de reproduire de l'information explicitement décrite dans un texte informatif.

Sources : Auteur, utilisant le Word Development Report 2018, BSI Economics

 

Une crise de l'apprentissage mondiale ?

Ces données cachent néanmoins une certaine disparité entre les pays (Graphique 2). Ainsi, en 2014, au Niger, moins de 10 % des élèves à la fin du primaire ont atteint le niveau jugé suffisant en lecture. Ils ne sont pas capables de lire des textes, d'en tirer et de combiner des informations explicites ou de saisir les informations implicites. Au Sénégal, la situation est plus encourageante puisque plus de 60 % des élèves en sont capables. Avec de tels niveaux, même si les enfants vont à l'école, il y a peu de chances qu'ils y apprennent les compétences de base qui leur permettraient d'accéder à de meilleurs emplois mieux rémunérés et d'échapper à la pauvreté.

 

Graphique 2 : Etat des connaissances en lecture en Afrique à la fin du primaire

Sources : Auteur, utilisant les du PASEC (2014) et SACMEQ (2007), BSI Economics

 

Loin d'être un facteur de mobilité sociale dans ces conditions, l'éducation peut au contraire aggraver les inégalités. En effet, on observe qu'à la fin du primaire, les élèves issus des milieux les plus défavorisés sont plus enclins à souffrir de cette mauvaise qualité de l'éducation (Graphique 3). Ainsi, au Cameroun, alors que plus de 90 % des élèves issus des familles les plus aisés ont atteint un niveau satisfaisant en lecture à la fin du primaire, ce n'est le cas que de un quart des élèves issus des milieux les plus défavorisés. Alors même que ces enfants sont allés à l'école le même nombre d'années, ils n'ont pas le même niveau au sortir du cycle primaire probablement parce qu'ils ne sont pas allés dans les mêmes écoles. Dans ces conditions, on peut comprendre pourquoi la Banque Mondiale parle de « crise de l'apprentissage » dans son rapport.

 

Graphique 3 : Compétences en lecture par statut socioéconomique en Afrique

Sources : Auteur, utilisant le Word Development Report 2018, BSI Economics

 

Si les raisons expliquant ce déficit d'apprentissage peuvent varier d'un pays à un autre, le rapport de la Banque Mondiale en souligne quatre principales :

  1. Les élèves ne sont pas dans les bonnes conditions pour apprendre efficacement. Les mauvaises conditions de santé (malnutrition par exemple), les barrières socioéconomiques et la pauvreté sont autant de facteurs qui empêchent l'enfant d'être présent en classe ou d'être concentré ;
  2. Le rapport note également un déficit en termes de ressources humaines avec des enseignants souvent mal formés, ayant une connaissance parfois limitée des sujets qu'ils doivent enseigner, peu motivés et souvent absents ;
  3. La troisième composante concerne le matériel scolaire et technologique pédagogique. Alors que ces ressources pourraient favoriser un apprentissage de qualité et personnalisé, quand elles sont disponibles, elles sont souvent peu utilisées ;
  4. Enfin, dernière explication de cette « crise », les écoles sont souvent mal ou insuffisamment gérées avec des directeurs d'école qui sont rarement formés pour être des managers.

 

La situation actuelle semble donc préoccupante. Il ne s'agit cependant pas d'être pessimiste. La base de données développée par Angrist, Patrinos et Schlotter (2013) nous permet de comparer les connaissances des élèves entre les pays et dans le temps. Nous n'observons pas de détérioration générale des connaissances pour les pays en développement pour lesquels les données sont disponibles (Graphique 4).

 

Graphique 4 : Evolution des scores en lecture dans 5 pays en développement

Sources : Auteur, utilisant les données de Angrist, Patrinos et Schlotter (2013) disponible sur le site de la Banque Mondiale, BSI Economics

 

Conclusion et perspectives futures

Les expériences semblent assez diverses avec certains pays connaissant une amélioration et d'autres une détérioration. De plus, s'il n'existe pas de recette unique permettant d'assurer une amélioration de l'apprentissage dans tous les pays, tant les expériences et les contextes sont différents, il existe une recherche abondante et de plus en plus fournie sur le sujet, qui permet de dégager des pistes de réflexion intéressantes qui doivent être mises en perspective avec les spécificités de chaque pays.

En Corée du Sud, par exemple, tout un système d'incitations (suppléments de revenus, classes à effectif réduit, réduction de la charge d'enseignement, etc) a été mis en place à destination des enseignants travaillant dans des établissements en grande difficulté. Cette politique expliquerait en partie pourquoi, contrairement à la France, le système éducatif coréen arrive à concilier qualité et équité (OCDE, 2016). Autre exemple, dans les pays en développement, des programmes favorisant les activités d'éveil dès le plus jeune âge ont eu des effets positifs sur le développement cognitif futur des enfants. Ces expériences sont autant de sources d'inspiration qui pourront permettre un apprentissage efficace et de qualité garantissant les bases solides d'une croissance et d'un développement durable. 

 

Bibliographie :

Angrist, Noam; Patrinos, Harry Anthony; Schlotter, Martin. 2013. An expansion of a global data set on educational quality : a focus on achievement in developing countries (English). Policy Research working paper ; no. WPS 6536. Washington, DC: World Bank. 

OCDE. 2016. PISA 2015 Les défis du système éducatif français et les bonnes pratiques internationals

World Development Report. 2018. Learning To Realize Education's Promise.

 

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Diplômée de  l'ESCP Europe, majeure Économie, ainsi que de l'Université Paris Dauphine en Économie Internationale et Développement, Marine De Talancé est actuellement doctorante en économie du développement à l'Université Paris Dauphine (DIAL-IRD). Ses principaux centres d'intérêt portent sur les problématiques relatives au développement, particulièrement celles concernant l'éducation dans les pays en développement (déterminants, impacts sur les marchés du travail, financement...). Marine De Talancé est membre du comité éditorial.