La finance islamique en Afrique : état des lieux et perspectives (Note)

Résumé :

  • L'Afrique représente aujourd'hui seulement 1,5 % des investissements islamiques mondiaux ;
  • La finance islamique peut apporter des innovations financières supplémentaires au service des besoins gigantesques des économies africaines ;
  • Les économies africaines peuvent attirer les liquidités excédentaires des Etats du Proche-Orient ;
  • Malgré un montant échangé encore dérisoire, les banques islamiques sont géographiquement très implantées sur le continent et continuent leur expansion ;
  • De nombreux Etats africains ont émis des obligations islamiques ou comptent en émettre ;
  • Les défis majeurs du développement de la finance islamique sont la règlementation et la fiscalité.

Les Etats, les ménages et les entreprises du continent africain doivent faire face à des besoins criants et grandissants de ressources financières. La finance islamique constitue une des solutions à ces besoins. Déjà présente en Afrique, il est important d'étudier son implantation, d'analyser les bénéfices de son expansion et de réfléchir aux dangers d'un développement mal contrôlé.

 

Le système financier africain, en pleine mutation et expansion depuis une vingtaine d'années, doit continuer à se développer pour répondre aux besoins exponentiels des économies africaines. Dominé par les banques conventionnelles, ce système financier s'étoffe notamment grâce aux innovations tel que le mobile banking mais aussi grâce aux nouveaux outils de la finance islamique.

La finance islamique regroupe l'ensemble des produits financiers conformes à la loi islamique, la Charia. A l'heure actuelle, à peine 1,5 %[1] des investissements islamiques mondiaux sont dirigés vers le continent africain. Malgré cette présence encore très faible, cette finance alternative à la finance conventionnelle représente pourtant un espoir pour de nombreux investisseurs du continent. En effet, la croissance démographique galopante pose des défis majeurs au continent. D'après les chiffres de l'Institut National d'Etudes Démographiques (INED), la population du continent devrait s'établir à 3,6 milliards d'habitants en 2100. Les besoins en termes d'infrastructures, d'éducation, d'emploi et donc d'investissements sont donc gigantesques.

Face à de telles exigences, le secteur financier a un rôle primordial à jouer. Son développement et sa capacité à lever des fonds permettront de transformer la manne démographique en atout.  Nous nous pencherons dans cet article sur la question de la finance islamique. En quoi la finance islamique contribue-t-elle à répondre aux besoins gigantesques que requiert le développement du continent africain ?

 

I/ En bref : qu'est-ce que la finance islamique ?

La finance islamique s'appuie sur trois principes fondamentaux. Le premier principe est l'interdiction du riba, du gharar et du maysir qui sont respectivement le taux d'intérêt, l'incertitude et la spéculation. Il est impossible de recourir au taux d'intérêt, toute incertitude dans un contrat est proscrite, et il est interdit de spéculer. Il est enfin interdit de financer les activités considérées illicites (haram) par la Charia (l'alcool, l'industrie du jeu, la pornographie, etc.). Le second principe fondamental est le principe du partage des pertes et des profits entre les contractants. Le lien entre la finance et l'économie réelle est le troisième principe fondamental. Tout actif financier doit ainsi être adossé à un actif tangible. Nous présentons dans le tableau suivant l'essentiel des produits financiers conformes à la Charia, la loi islamique.

Source : BSI Economics

A l'échelle mondiale, le montant total d'actifs financiers islamiques échangés était de 1 893,10 Mds USD en 2016 d'après le rapport Islamic Financial Services Industry Stability de 2017. Les montants émis sous forme de Sukuk étaient quant à eux de 318,5 Mds USD. Les banques islamiques représentent 79 % du secteur et restent le principal outil de développement de cette finance alternative à la finance conventionnelle. L'industrie est principalement développée au Moyen-Orient et en Asie, comme en témoigne le tableau suivant :

Actifs financiers islamiques par secteur et par région en Mds USD pour l'année 2016 :

Source: Islamic Financial Services Industry Stability Report 2017. BSI Economics

 

II/ La finance islamique en Afrique : état des lieux

Malgré une présence encore dérisoire (seul 1,5 % du marché mondial de la finance islamique est concentré sur le continent africain), les activités financières islamiques ne cessent de percer en Afrique. En effet, plus d'une centaine de banques islamiques sont présentes sur le continent. Leaders sur le marché, les banques islamiques ne sont pas les acteurs uniques, fonds islamiques et institutions de microfinance s'y ajoutent. Les sociétés d'assurance, Takaful, sont en revanche encore très peu développées.

Comme en témoigne la carte suivante, l'établissement de banques islamiques est réparti géographiquement sur tout le continent. Pour répondre à des besoins exponentiels en termes de budget, certains Etats ont recours à l'émission d'obligations souveraines respectueuses de la loi islamique, les Sukuk. Côte d'Ivoire, Sénégal et Togo ont ainsi par exemple pu lever 1,2 milliards d'euros grâce à l'émission de ces obligations « Sharia-compliant » depuis 2014[2].En octobre 2016, ces 1,2 milliards d'euros de Sukuk (représentant 766 milliards de francs CFA) sont entrés à la Bourse régionale des valeurs mobilières d'Abidjan (BRVM)[3]. Une telle cotation permet aux titres islamiques de devenir plus liquides, augmentant l'attractivité des prochaines émissions de Sukuk en Afrique. Khartoum et Tunis sont les autres deux places financières pour les Sukuk sur le continent.

Présence de la finance islamique sur le continent africain

Source : BSI Economics

De nombreux pays témoignent un intérêt grandissant pour l'industrie financière islamique. Certains Etats, comme le Nigeria, ont annoncé leur volonté d'émettre prochainement des Sukuk pendant que d'autres, comme le Kenya, adaptent leur règlementation financière et leur fiscalité. La banque centrale marocaine a quant à elle finalement autorisé les activités financières islamiques début 2017. Le choix d'appellation « banques participatives » et non « islamiques » fait suite à la réticence avec laquelle le Maroc a accepté d'autoriser la finance compatible à la Charia. La question du financement du terrorisme et de la pénétration islamiste du système financier marocain étaient les principales causes de la réticence des autorités marocaines. S'ajoutait la volonté de promouvoir un système bancaire stable et local car les banques islamiques étaient synonymes de banques étrangères en provenance des pays du Golfe.

Comme nous allons l'étudier dans la partie suivante, les fonds d'investissement islamiques et les Sukuk offerts par les acteurs privés (en particulier les banques) et étatiques africains pourraient permettre de mobiliser des ressources importantes auprès d'investisseurs africains et non-africains pour financer des projets colossaux tels que la construction de canaux de communication, d'infrastructures sanitaires, etc. Le Mali compte ainsi financer la construction de 3 665 logements sociaux avec une partie des fonds qu'il réussira à mobiliser suite à l'émission de son premier Sukuk, opération dénommée « Sukuk État du Mali 6,25% 2018-2025 »[4].

 

III/ La finance islamique en Afrique : avenir et perspectives

La dette publique ne cesse d'augmenter depuis le milieu des années 2010 sur le continent. D'après le Fonds Monétaire International (FMI), cette dernière dépassait les 50 % du PIB dans pratiquement la moitié des pays africains à la fin de l'année 2016. Le coût de la dette devient un fardeau pour de nombreuses économies. Face à une saturation des financements conventionnels, l'émission de Sukuk par les Etats africains permet à ces derniers de mobiliser de nouvelles ressources pour faire face à leurs besoins gigantesques. L'augmentation des émissions de Sukuk souverains permet aussi aux Etats de favoriser le développement de la finance islamique ; en augmentant leur recours, ils peuvent augmenter leur liquidité et avoir un impact sur toute l'industrie, ouvrant la voie prochaine à des émissions de Sukuk « corporate » émis par des sociétés et des banques. Cependant, la contraction de dettes islamiques par l'Etat risque d'aggraver l'endettement déjà massif de certaines économies. Les pouvoirs publics doivent donc être prudents car un endettement trop important risquerait de mettre à mal à la fois les économies mais aussi le développement de l'industrie financière islamique sur le continent.

Du côté de la demande, les perspectives pour le marché financier islamique sont importantes :

  1. La bancarisation de la population africaine est encore faible. En effet, en 2014, 35 % des Africains avaient un compte en banque contre 61,5 % dans le monde, d'après les chiffres de la Banque Mondiale (Global Findex Database 2014). La microfinance islamique peut notamment répondre aux besoins de financement des populations les plus exclues financièrement. Ethiopie et Ouganda ont par exemple fait le pari d'augmenter l'inclusion financière et sociétale de leurs populations grâce à ces établissements.
  2. La finance islamique permet de toucher un public sensible à la culture et aux croyances religieuses. Certains individus s'excluent en effet volontairement du système financier pour des raisons religieuses. D'après l'institut Pew Research Center, le nombre de musulmans sur le continent était d'environ 406 millions en 2010 et devrait atteindre 638 millions en 2030. Il est toutefois important de noter que la religion n'est pas l'unique facteur de développement du secteur. Kenya et Afrique du Sud, deux pays majoritairement chrétiens, veulent faire de Johannesburg et Nairobi les centres financiers de leur région respective. Le marché financier islamique est donc un atout de plus pour atteindre leurs ambitions.

A terme, la mise en place de produits et services financiers islamiques peut promouvoir un cadre favorable à la mobilisation de nouvelles ressources. Les particuliers (ménages et entreprises privées) peuvent espérer placer leur argent, sur des comptes à rémunération participative (Musharaka et Mudharaba) ou des dépôts à vue compatible avec la loi islamique. Les entreprises peuvent trouver de nouvelles sources pour lever des fonds et augmenter leur capital du côté de leur passif, ou encore investir leurs liquidités pour améliorer la rentabilité de leur actif. Avec l'appui des autorités prudentielles pour une mise en place optimale de la réglementation des activités islamiques, un marché de la dette islamique local pourrait émerger, offrant davantage de possibilités en termes de prêt et de placement.

La finance islamique voit aussi son rôle se développer sur le continent du côté de l'offre de services financiers islamiques.

Généralement émis en monnaie étrangère, les Sukuk émis par les Etats africains peuvent toucher deux types de capitaux. Le premier type de capitaux provient des investisseurs issus des pays à majorité musulmane du Proche-Orient et d'Asie désireux d'investir dans des actifs respectueux de la loi islamique. Le second type de capitaux provient des investisseurs simplement désireux de diversifier leurs portefeuilles. Les investisseurs et les banques islamiques du Moyen-Orient ont des liquidités excédentaires à placer et représentent donc la cible la plus intéressante à l'heure actuelle pour diversifier l'offre de financement en Afrique.

Le continent africain, en adaptant sa règlementation à l'industrie financière islamique, peut espérer attirer ces fonds importants. L'arbitrage actuel en faveur des Sukuk africains est principalement lié à la conformité à la Charia. Le développement de l'industrie financière islamique sur le continent permettra par la suite d'attirer des investisseurs moins sensibles au caractère islamique des produits financiers.

Le président du groupe de la Banque islamique de développement (BID), Bandar Mohamed Hajjar a récemment énoncé les ambitions de la BID en Afrique dans un entretien pour le média Jeune Afrique. Un des objectifs majeurs est le développement de partenariats entre la BID et différentes institutions du continent, tels que la Banque Africaine de Développement (BAD) ou les banques centrales comme la BCEAO en Afrique de l'Ouest. Selon lui, la principale difficulté à l'heure actuelle réside dans l'adaptation du cadre réglementaire. 

S'ajoutent enfin les grands groupes bancaires panafricains, comme le togolais Ecobank, qui développent eux-aussi des services « Sharia-compliant ». Une stratégie de plus pour ces nouveaux acteurs bancaires qui ont l'ambition d'assoir leur notoriété sur le continent.

 

Conclusion

Les besoins des économies africaines sont considérables, notamment en matière de santé, d'énergie, de logement, d'éducation et d'infrastructures. La finance islamique offre au continent deux atouts intéressants :

  1. Elle apporte de nouveaux outils au service du système financier qui peuvent permettre d'augmenter l'inclusion financière des ménages et des entreprises ;
  2. Elle permet d'attirer les investissements en provenance des pays du Proche-Orient qui détiennent d'immenses liquidités à placer.

Le frein principal au développement de l'industrie financière islamique reste la règlementation. S'ajoute à ce défi majeur le besoin de communication et de vulgarisation auprès de la population.

Cependant, en Afrique comme dans le reste du monde, le secteur de la finance islamique se heurte au même problème : pour l'instant, l'essentiel des activités tend à reproduire une intermédiation bancaire conventionnelle. Ainsi, la Murabahah est l'outil le plus usité tandis que Musharakah et Mudharabah (outils financiers basés sur le partage des profits et des pertes) et Sukuk sont moins utilisés. L'industrie ne met donc pas encore suffisamment à profit les atouts intéressants qu'elle peut apporter à travers ses outils innovants.

Pour pouvoir pleinement profiter des avantages de cette finance alternative, la règlementation et la multiplication des services financiers islamiques sont essentiels pour permettre une liquidité saine des titres et ainsi promouvoir l'intérêt des consommateurs et des investisseurs.

 

 

Sources :

Islamic Financial Services Industry Stability Report 2017. https://www.ifsb.org/docs/IFSI%20Stability%20Report%202016%20(final).pdf

Demirgüç-Kunt, A., Klapper, L., 2012. Measuring Financial Inclusion. The Global Findex Database (Policy Research Working Paper No. 6025). The World Bank, Washington, DC. http://www-wds.worldbank.org/external/default/WDSContentServer/WDSP/IB/2012/04/19/000158349_20120419083611/Rendered/PDF/WPS6025.pdf

Pew Research Center : http://www.pewresearch.org/

« Bandar Mohamed Hajjar : « La finance islamique a besoin d'un cadre propice à son développement » », Jeune Afrique, 13 février 2018. http://www.jeuneafrique.com/530302/economie/bandar-mohamed-hajjar-la-finance-islamique-a-besoin-dun-cadre-propice-a-son-developpement/

« L'Afrique, eldorado de la finance islamique », Le Monde Economie, 10 février 2017. http://lemonde.fr/idees/article/2017/02/10/l-afrique-eldorado-de-la-finance-islamique_5077626_3232.html

« La finance islamique : un levier à exploiter pour le développement et la lutte contre les inégalités », La Banque Mondiale, 21 février 2017. http://www.banquemondiale.org/fr/news/feature/2017/02/21/new-report-outlines-actions-to-leverage-islamic-finance-for-development

« Les enjeux de la finance islamique en Afrique », Banque de France, 2013.

« Finance islamique : le Mali émet son premier Sukuk de 150 milliards de Fcfa sur le marché régional », La Tribune Afrique, 2018. https://afrique.latribune.fr/finances/bourse/2018-02-13/finance-islamique-le-mali-emet-son-premier-sukuk-de-150-milliards-de-fcfa-sur-le-marche-regional-768221.html

« Abidjan : 1,2 milliard d'euros de Sukuks ouest-africains entrent en bourse », Jeune Afrique, 2016. http://www.jeuneafrique.com/366676/economie/finance-islamique-cote-divoire-senegal-togo-emettent-766-milliards-de-sukuk/

 


[1]« L'Afrique, eldorado de la finance islamique », Le Monde Economie, 2017

[2]« L'Afrique, Eldorado de la finance islamique », Le Monde Economie, 2017

[3]« Abidjan : 1,2 milliard d'euros de sukuks ouest-africains entrent en bourse », Jeune Afrique, 2016.

[4]« Finance islamique : le Mali émet son premier Sukuk de 150 milliards de Fcfa sur le marché régional », La Tribune Afrique, 2018.

Avatar

Après des études à Sciences Po Strasbourg, section Economie, et un master en Gestion financière de la banque, Alexandra Zins est actuellement en doctorat au sein du laboratoire LaRGE de l'Université de Strasbourg. Ses domaines d'intérêt portent notamment sur les systèmes bancaires africains, la finance du développement, l'inclusion financière et la finance islamique.