Est-ce qu'une baisse de la pollution est toujours une bonne nouvelle ?

Est-ce qu'une baisse de la pollution est toujours une bonne nouvelle ?

Résumé :

  • La baisse de 20 à 30 % des émissions polluantes en Europe en 2010, comparée à l'année 2005, serait due à la stratégie Europe 2020, mais également à la récession économique observée dans l'Union européenne en 2009.

  • Le conflit armé au Moyen-Orient a réduit les émissions polluantes de la région de 5 % par an en moyenne sur la période 2011 – 2014.

  • Quel pourrait être l'effet du ralentissement économique chinois sur les émissions polluantes ?

 

L'organisation de la COP21 à Paris permet de nous interroger sur l'existence d'un lien entre croissance économique et pollution atmosphérique. En théorie, oui il y en aurait un. Du côté de l'offre comme de la demande, l'augmentation de la consommation d'énergie résulterait d'un accroissement de la production et / ou d'une hausse de la consommation domestique, augmentant ainsi la croissance économique. En suivant ce raisonnement, on peut se demander si une baisse de la pollution atmosphérique est synonyme de bonne nouvelle ? Pour répondre à cette question, nous nous appuierons sur trois récents papiers traitant de la pollution atmosphérique, vue à travers la crise économique en Europe et en Grèce, et à travers le conflit armé au Moyen-Orient. Les auteurs de ces papiers ont utilisé des données satellites afin d'étudier la distribution spatiale et temporelle de polluants contribuant à l'effet de serre.

Afin d'étudier la relation existante entre la croissance économique et la pollution atmosphérique, nous utiliserons principalement deux indicateurs : le PIB, pour mesurer la croissance économique et le dioxyde d'azote (), pour mesurer la pollution atmosphérique. Ce gaz se forme dans l'atmosphère à partir du monoxyde d'azote (NO) produit par les moteurs à combustion et les centrales thermiques, contribuant fortement à l'effet de serre. Il a, par ailleurs, des effets néfastes sur la santé. Outre le , trois autres polluants sont utilisés pour mesurer la pollution atmosphérique selon l'agence chargée de contrôler la qualité de l'air en Ile-de-France (Air Parif) : l'ozone, le  dioxyde de souffre et les particules fines présentes dans l'air.


 

La crise économique grecque vue à travers la réduction de la pollution atmosphérique

La stratégie Europe 2020 vise à stimuler une croissance qui soit intelligente, durable et inclusive selon la Commission Européenne. La composante « durable » axe cette stratégie sur l'énergie et le climat via trois objectifs :

  1. Réduire les émissions de gaz à effet de serre de 20% par rapport au niveau de 1990 ;

  2. Utiliser l'énergie renouvelable à hauteur de 20% dans le mix-énergétique ;

  3. Augmenter l'efficacité énergétique de 20%.

Cette stratégie, couplée de mesures environnementales plus contraignantes pour les Etats et les entreprises, a contribué à la baisse des émissions polluantes. Dans leur étude, Castellanos et Boersma1 (2012) observe effectivement une baisse de 20 à 30 % des émissions polluantes en Europe en 2010, comparé à l'année 2005. Toutefois, une partie de cette diminution serait due à la récession économique observée dans l'Union européenne en 2009 (baisse du PIB de 5,7%). Comme nous l'expliquions plus haut, la baisse de l'activité économique peut résulter d'un choc de demande et / ou d'un choc d'offre. La contraction de la consommation privée (les ménages utilisent moins leur voiture, consomment moins de chauffage ou d'électricité) a un impact direct sur la production d'énergie. De même, la diminution de la production industrielle induit une baisse des besoins en ressources énergétiques dans le processus de production.

Dans leur papier, Vrekoussis & al.2 (2013) approfondissent l'étude de Castellanos et Boersma (2012) en se focalisant sur le cas de la Grèce. Ils constatent une corrélation positive entre la croissance économique et le niveau de polluants présents dans l'atmosphère. Selon les auteurs, une baisse des émissions polluantes de 3 à 4% par an en moyenne a été observée entre 2009 et 2012, alors que la croissance du PIB grecque était de -5,7 % par an en moyenne, contre +6,8 % de 2000 à 2007 (données d'Eurostat). Durant la même période, le niveau de a baissé d'environ 32 %, le niveau de monoxyde de carbone de 25 % et le niveau de dioxyde de sulfure d'environ 48 %. Par ailleurs, de 2008 à 2013, la production totale d'électricité a baissé de 10,4 %, la consommation finale d'électricité de 23,6 %, dont 26,6 % dans l'industrie (selon l'International Energy Agency). A noter que l'électricité grecque est produite à près de 50 % par le charbon, un des combustibles les plus polluants.

La mise en place de mesures environnementales a permis de diminuer les émissions polluantes. Toutefois, la crise économique de 2008 a également eu un impact sur la pollution atmosphérique. Dès lors, la relation existante entre les cycles économiques et la production / consommation d'électricité d'une part, et d'autre part, la corrélation positive entre la pollution atmosphérique et l'activité économique montrent que la contraction de l'économie grecque (et européenne plus largement) sur la période étudiée s'est accompagnée d'une baisse des niveaux de pollution. La crise économique aurait donc un impact positif sur le climat, permettant aux Etats européen d'atteindre les objectifs fixés par la stratégie Europe 2020, mais à un coût social important.


 

Le conflit armé au Moyen-Orient vu à travers la baisse de la pollution atmosphérique

 

Nous avons constaté l'impact de la crise économique sur la pollution atmosphérique. Une étude plus récente3 met en relation le conflit armé au Moyen-Orient et les émissions polluantes. Nous savons que le changement climatique peut mener à des conflits armés, notamment avec les problématiques liées à l'accès à l'eau. Kelley et al. (2014)4montrent que le conflit syrien serait une conséquence du changement climatique, et notamment de la sécheresse observée avant 2011. La relation inverse semble également être vérifiée. Dans leur papier, Lelieveld et al. (2015) observent que le conflit armé au Moyen-Orient a un impact sur les émissions polluantes de la région. Précisons que même si l'oxyde d'azote est naturellement présent dans l'atmosphère, la combustion d'énergies fossiles (industrie, transport) expliquerait près de 60 % de sa présence. Le Moyen-Orient étant une région faiblement dotée en oxyde d'azote naturel, la combustion d'énergies fossiles expliquerait donc en grande partie la présence de dans la région.

Lelieveld et al. (2015) observent une augmentation du niveau de d'environ 5 % en moyenne par an sur la période 2005 - 2010, puis une baisse de même ampleur sur la période 2011 - 2014. L'année 2011 marquant le début du Printemps Arabe, la baisse de la pollution atmosphérique serait ainsi en grande partie imputable au conflit armé, perdurant depuis dans la région. Parmi les nombreux pays qu'étudient les auteurs, focalisons-nous sur les deux pays les plus touchés par les conflits : la Syrie et l'Irak. A Damas et à Alep, les deux principales villes de Syrie, les émissions de ont chuté de 40 à 50 % depuis 2011, correspondant au début de la guerre civile syrienne. En Irak, les émissions de ont baissé d'environ 10 % depuis 2011, concomitamment avec une chute de plus de 50 % du PIB. A l'inverse, près d'un million et demi de réfugiés ont afflué vers le Liban, provenant principalement de Syrie et d'Irak (source : UNHCR), entraînant une hausse de 20 à 30 % des émissions de dans le pays en 2014.

La réduction de la pollution atmosphérique au Moyen-Orient, notamment en Syrie et en Irak, ou à l'inverse la hausse observée au Liban, n'est donc pas une bonne nouvelle. Elle n'est évidemment pas due à l'amorçage d'une transition énergétique utilisant davantage d'énergies renouvelables, mais bien à une catastrophe humaine. La baisse des émissions polluantes est donc seulement satisfaisante dans un sens de la relation : agir contre le changement climatique limiterait les risques de conflits armés.


 

Le ralentissement économique chinois actuel entraînera-t-il une baisse de la pollution ?

 

Outre les implications économiques du ralentissement économique chinois, l'implication climatique est intéressante à étudier. Au troisième trimestre 2015, la croissance du PIB chinois en volume a atteint 6,9 %, soit le plus bas niveau enregistré depuis 2009. La transition du modèle économique souhaitée par le gouvernement, c'est-à-dire une économie davantage tournée vers la consommation privée et les services et non plus vers les exportations et la construction, expliquerait en partie le ralentissement de la croissance.

 

L'étude des indicateurs utilisés pour mesurer la croissance (importations, transport de fret de marchandise, production / consommation d'électricité, etc.) est intéressante. Prenons comme indicateur la consommation d'électricité, assurée aux trois quarts par le charbon en Chine (selon l'International Energy Agency), qui a diminué de près d'un tiers à fin octobre 2015 comparée à octobre 2014. L'investissement en charbon a quant à lui baissé d'environ 16 % sur la même période. La Chine étant le premier émetteur de CO2, une baisse (non mesurée ici) des émissions polluantes, via la diminution de la consommation d'électricité et donc de la production de charbon, pourrait avoir un effet significatif sur les gaz à effet de serre présent dans l'atmosphère.

 

Outre les effets directement observables en Chine, la baisse du prix des matières premières (baisse de la demande à l'importation chinoise) devrait également avoir des effets négatifs sur les industries minières et les pays exportateurs de matières premières (effet de second tour). Prenons l'exemple de l'Australie : 23 % de ses exportations sont à destination de la Chine et les trois quarts des exportations vers la Chine sont composées de minerai de fer, métaux et combustibles. Une baisse de la demande chinoise pour ces biens devrait en théorie entrainer une diminution des exportations australiennes de ces produits, réduisant ainsi leur production et donc les émissions polluantes. Toutefois, les dernières données disponibles montrent que la production de minerai de fer (représentant plus de deux tiers des exportations australiennes vers la Chine) reste constante, et ce malgré la faiblesse des prix des cours. Les deux plus grands groupes miniers au monde (BHP Billiton et Rio Tinto), tous deux australiens, ont ainsi annoncé un maintien de leur niveau de production. Un nouvel acteur, Roy Hill, a également réalisé un investissement colossal de onze milliards de dollar, malgré la faiblesse des prix. Le coût de production reste en effet inférieur au prix du cours du minerai de fer, maintenant ainsi la rentabilité des entreprises. Le ralentissement économique chinois devrait donc avoir des conséquences positives sur les émissions polluantes seulement à moyen terme, comme semble l'indiquer le pic de surcapacité qui surviendrait en 2018 (source : Morgan Stanley).


 

Conclusion

 

Les études développées dans ce papier ont montré une baisse significative des émissions polluantes en Grèce et au Moyen-Orient (notamment en Syrie et en Irak). Egalement, le ralentissement actuel de l'économie chinoise pourrait avoir un impact significatif des émissions polluantes. Le lien entre croissance économique et pollution atmosphérique semble se vérifier en partie et ne constitue pas nécessairement une bonne nouvelle.

Toutefois, la relation n'est pas toujours pleinement vérifiée. Un pays peut tout à fait avoir une croissance économique soutenue et dans le même temps, réduire ses émissions polluantes. La Suède en est un bon exemple : entre 1993 et 2014, le PIB suédois a progressé de 68 % alors que ses émissions de gaz à effet de serre reculaient de 22 %. Par ailleurs, la Suède s'est engagée à se passer totalement des énergies fossiles d'ici à 2030, montrant ainsi que la croissance économique peut être synonyme de réduction des émissions polluantes. Dans ce cas, la réduction de la pollution atmosphérique est une bonne nouvelle.

 

1 Castellanos et Boersma, 2012, « Reductions in nitrogen oxides over Europe driven by environmental policy and economic recession », Sci. Rep., 2, 265, doi: 10.1038/srep00265.

2Vrekoussis et al., 2013, « Economic crisis detected from space: Air quality observations over Athens/Greece », Geophysical Research Letters, vol. 40, 458–463, doi:10.1002/grl.50118.

3Lelieveld et al., 2015, « Abrupt recent trend changes in atmospheric nitrogen dioxide over the Middle East », Science Advences, doi: 10.1126/sciadv.1500498.

4 Kelley et al., 2014, « Climate change in the fertile creascent and implications of the recent syrian drought », PNAS, vol. 112 no. 11 3241-3246

 

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Diplômé de l'Université Paris-Dauphine et de l'Université de Strasbourg, Edouard Durand est économiste au sein de la Direction Générale du Trésor. Auparavant, il a travaillé au sein du service des études économiques du Crédit Agricole SA et de Coface. Ses centres d'intérêts portent sur les problématiques européennes et le risque pays.