Faut-il relocaliser ? (Note)

Utilité de l'article : Cet article examine les arguments avancés pour légitimer les politiques de relocalisation des processus de production dans les pays avancés à l'aune de leurs conséquences économiques potentielles.

Résumé :
•    La crise de la Covid-19 a mis en avant les vulnérabilités auxquelles s'exposent les entreprises en fragmentant leur processus de production entre plusieurs pays et alimenté un débat déjà ancien quant à la nécessité de relocaliser les processus de production.
•    La relocalisation des chaînes de valeur ne semble toutefois pas être synonyme d'amélioration de la résilience de ces dernières aux chocs.
•    Relocaliser impliquerait un coût économique significatif pour les pays qui s'y engageraient, mesuré notamment en termes d'augmentation du prix des produits consommés et donc de réduction du salaire réel des français


Depuis une trentaine d'années, on a observé une progression fulgurante du commerce des biens intermédiaires entre pays. Ceci est notamment lié à la fragmentation internationale des processus de production qui permet aux entreprises de bénéficier des avantages comparatifs de leurs partenaires situés dans d'autres pays pour des stades spécifiques du processus de production d'un bien . Ce phénomène a généré de nombreux débats tant dans les cercles académiques que dans l'opinion publique des pays avancés quant à l'opportunité de ce mode d'organisation de la production, avec l'idée qu'il contribuait potentiellement à une désindustrialisation de ces derniers. La pandémie créée par le SARS-COV2 contribue aujourd'hui à alimenter ce débat car elle met en avant les vulnérabilités auxquelles s'exposent les entreprises et par extension les pays du fait de ce mode de production, notamment en cas de choc négatif affectant les chaînes de valeur. Il s'agit ici principalement de ruptures dans les chaînes d'approvisionnement d‘inputs essentiels à la production des biens, ce qui peut totalement interrompre la production dans secteurs.  La question qui se pose est donc de savoir s'il serait opportun de relocaliser les processus de production. Nous allons examiner dans cet article les arguments qui pourraient être avancés en faveur d'une relocalisation des chaines de valeur, ainsi que les conséquences économiques qu'une telle politique impliquerait.

1.    Les arguments qui incitent à la relocalisation

1.1 La relocalisation est susceptible d'améliorer la résilience des chaînes de production

De nombreux arguments sont avancés pour inciter à la relocalisation des processus de production dans les pays avancés. Au rang de ceux-ci, on peut citer l'amélioration de la résilience des chaînes de valeur face aux chocs négatifs. En effet, la plupart des chaînes de production fonctionnent aujourd'hui à flux tendus, c'est-à-dire que très peu de stocks sont constitués et les fournisseurs de composants ne les produisent que sur commande. Ce mode d'organisation mis en place par Toyota dans les années 70 permet de réduire les coûts de stockage et d'améliorer l'efficacité de la production. S'il arrive donc que l'une des entreprises d'une chaîne de production soit confrontée à un choc qui l'empêche de réaliser ses tâches ou de fournir ses composants, c'est toute la chaîne de production qui est à l'arrêt du fait de l'absence de stocks.

Ce type d'interruptions dans le processus de production a été observé dans le cadre de la crise sanitaire, de nombreux pays imposant des mesures de confinement empêchant leurs employés de travailler et donc aux entreprises d'assurer leurs commandes. Ceci a notamment été le cas lorsque la région de Wuhan dans la province de Hubei en Chine a décrété un confinement, cette province représentant en 2019 10 % de la production automobile chinoise  et abritant un nombre important de fournisseurs de pièces automobiles, des usines de semi-conducteurs ou de produits chimiques. Ceci a mis en péril la production de nombreuses entreprises du secteur automobile dépendant des composants du HUBEI, notamment certaines entreprises françaises y installées. Plus globalement, il faut dire comme le souligne Jean et Vicard (2020) qu'en 2018, « près de 6 % des importations françaises concernaient des produits pour lesquels un seul pays représentait plus de 50 % des exportations mondiales », en l'occurrence la Chine dans deux tiers des cas. Ceci pose le problème de l'autonomie nationale quant à l'accès à certains biens d'importance stratégique.

1.2 La fragmentation internationale de la production met en péril l'autonomie stratégique des pays

Un des faits marquants du début de la crise sanitaire était la pénurie mondiale de masques chirurgicaux. Ceci a notamment conduit le gouvernement français à décréter une réquisition des masques chirurgicaux afin d'alléger les tensions dans les hôpitaux. Il s'avère que l'un des principaux producteurs de ce type de masques était en l'occurrence la Chine qui concentrait quasiment la moitié de la production mondiale de ces biens d'utilité hautement stratégique. Hormis les masques, on peut citer la pénurie de réactifs nécessaires pour réaliser les tests PCR, ou encore des tensions sur la disponibilité des respirateurs. C'est afin d'assurer ou en tout cas de favoriser l'autonomie stratégique de la France sur ces produits clés que le gouvernement français a intégré à son plan de relance une dimension qui a vocation de financer des relocalisations dans des secteurs clés identifiés dits « d'avenir », au rang desquels la santé, l'agroalimentaire, l'électronique ou la Chimie. Ceci participe également d'une logique qui a vocation à revigorer le tissu industriel français.  

1.3 La désindustrialisation dans les pays avancés serait une conséquence de la fragmentation internationale de la production

Parmi les principaux arguments qui sont généralement avancés pour justifier la nécessité de relocalisations, la désindustrialisation occupe une place centrale. En effet, la France subit depuis au moins trois décennies comme le montre le graphique 1 une réduction continue de ses emplois industriels. De même, le poids de l'industrie dans le PIB français est notamment passé de 22.3 % en 1970 à 10 % en 2017 selon les chiffres de l'INSEE et de la direction générale des entreprises .

Graphique 1 : Evolution de l'emploi industriel en France depuis 1970
 
Source : Insee

Une littérature récente initiée par Autor et al (2013) attribue un rôle central à la concurrence internationale en provenance de Chine au déclin de l'emploi industriel dans les pays riches. Malgouyres (2017) par exemple établit qu'une augmentation de l'exposition à la concurrence chinoise de 1000 USD par employé se traduit par une réduction de 6.2 points de pourcentage du taux de croissance de l'emploi manufacturier en France. Ce phénomène est notamment lié à la place de plus en plus proéminente que la Chine a occupé dans les chaînes de valeur mondiale au cours des deux dernières décennies du fait de ses faibles coûts de production. A titre d'illustration, la chine a concentré en 2018 selon les données du WITS  9,7 % du total des importations de biens intermédiaires dans le monde contre 2.9 % en 1988, une croissance résultant du fait qu'une grande partie des producteurs de biens manufacturés sont allés s'y localiser avec le temps.  Certains arguent de ce fait que la relocalisation pourrait mettre un terme à ce phénomène. C'est d'ailleurs en partie sur cet argumentaire que Donald Trump s'est fait élire en 2016. Il faut toutefois noter que cette politique ne serait pas sans coût économique.

2. Les conséquences économiques des politiques de relocalisation

2.1 Relocaliser implique une réduction du salaire réel des agents économiques


La littérature économique est assez riche sur la quantification des gains au commerce, et notamment en ce qu'il s'agit de ceux liés à la fragmentation internationale des processus de production. De nombreux travaux  suggèrent qu'ils sont compris entre 25 % et 65 % des gains totaux au commerce, envisagés comme la réduction de la consommation réelle d'un pays à la suite d'un passage à l'autarcie.

 A titre d'illustration, Costinot et Rodriguez Clare (2014) ont estimé que si la France décidait de passer à l'autarcie en 2008, ceci impliquerait une réduction de sa consommation réelle comprise entre 17 % et 32 % . Sur cette base, la fragmentation internationale des processus de production apporte donc des gains on ne peut plus conséquents. Envisager une relocalisation des processus de production serait donc accepter de supporter des conséquences plutôt néfastes pour le bien-être des français, mesuré en termes de consommation. Il faut d'ailleurs souligner comme le suggèrent Bonadio et al (2020) que ceci ne s'accompagnerait pas nécessairement par une résilience particulièrement plus forte vis-à-vis du choc lié à la pandémie.

2.2 Relocaliser n'implique pas nécessairement une amélioration de la résilience des chaînes de valeur

En effet, Bonadio et al (2020) ont étudié l'impact qu'aurait pu avoir le choc initial lié à la crise sanitaire sur l'économie de 64 pays dans le cadre de différents scénarios, l'un avec relations commerciales et fragmentation internationale du processus de production et l'autre sans relations commerciales. Ils ont estimé que la réduction moyenne du PIB réel liée à des mesures de confinement prolongées comme celles imposées au début de la crise sanitaire dans les différents pays aurait eu un impact sensiblement plus sévère s'il n'y avait pas de relations commerciales entre eux (une réduction de 1 pt de pourcentage de PIB supplémentaire en moyenne dans le scénario sans relations commerciales).

Ceci est principalement lié au fait que dans le scénario sans relations commerciales ou les chaînes de valeur sont relocalisées, l'acuité des mesures de confinement imposées par la plupart des pays les rend plus dépendants de la disponibilité des inputs locaux eux aussi affectés par le choc. Ainsi, se priver des gains au commerce liés à la fragmentation internationale de la production ne se traduirait pas nécessairement pour nos auteurs par plus de résilience pour la plupart des économies considérées dans le cadre spécifique de cette pandémie. Cela n'exclut pas toutefois que les mesures prises pour favoriser l'autonomie stratégique dans certains secteurs clés comme la santé ou les nouvelles technologies soient pertinentes.

2.3 La fragmentation internationale de la production : problème et solution ?

La pénurie de masques chirurgicaux au début de la pandémie, de même que des réactifs nécessaires pour les tests PCR suffit en effet pour justifier de pareilles mesures même si elles ne sont pas nécessairement optimales du point de vue économique, car il ne s'agit pas simplement d'un arbitrage économique, mais bien de préserver potentiellement des vies. Cela dit, il reste vrai que d'autres solutions peuvent être légitimement envisagées comme la constitution de stocks stratégiques. Il peut par ailleurs être paradoxal de souligner comme le fait Miroudot (2020) que la source de ce problème, notamment la concentration de la production de ces articles principalement en Chine a également été la solution au problème. Ce pays est en effet parmi les seuls à avoir les capacités de production pour répondre à une demande mondiale d'ampleur assez rapidement et à moindre coût. Cela atteste bien de ce que les logiques de marché qui expliquent ce mode d'organisation de la production mondiale vont continuer de à s'imposer même au-delà de la crise sanitaire. C'est pour cela que les stratégies qui ont vocation à réindustrialiser sont probablement vouées à l'échec si elles ne sont pas bien définies.

3. Relocaliser pour réindustrialiser : une utopie ?

La diminution de l'emploi industriel en France et dans beaucoup de pays avancés comme souligné précédemment peut être en partie associée à l'accroissement de la place de la Chine dans les chaînes de valeur mondiales et à la concurrence internationale en général. Toutefois elle a été amorcée bien avant l'éclosion fulgurante de ce pays comme le montre le graphique ci-dessous. Il faut dire qu'une bonne partie de cette diminution est aussi expliquée par les gains de productivité (Demmou, 2010). Ces derniers réduisent la demande de main d'œuvre dans le secteur industriel, mais aussi modifient la structure de la demande des ménages en faveur du secteur des services, toutes choses qui contribuent à la désindustrialisation. Il serait donc contreproductif d'orienter les ressources publiques pour contrecarrer un phénomène qui est finalement logique pour certains produits, notamment ceux à faible valeur ajoutée . Ceci d'autant plus que des mesures accompagnatrices seraient nécessaires, comme des barrières tarifaires ou non tarifaires afin de pouvoir concurrencer les produits à bas-prix en provenance des autres pays. Cette éventualité serait d'ailleurs contre-productive car des mesures de rétorsion pourraient être initiées par les pays partenaires ce qui mettrait un coup d'arrêt à la fragmentation internationale de la production et réduirait la valeur ajoutée de la France dans les produits exportés par ces pays.

Les politiques de réindustrialisation ou de soutien à l'industrie ne peuvent avoir de sens que si elles passent par l'amélioration de la compétitivité de la France dans les secteurs d'avenir ou d'utilité stratégique. Ces secteurs s'ils ne sont pas d'utilité stratégique comme la santé ou l'agroalimentaire doivent être des secteurs à forte valeur ajoutée comme la robotique ou les technologies mobiles pour lesquels la course à l'innovation est encore en cours. Le plan de relocalisation mis en place par le gouvernement récemment cible à raison certains de ces secteurs. Paradoxalement, ceci ne se matérialisera pas nécessairement par substantiellement plus d'emplois industriels, ces secteurs étant à haute teneur technologique.

Conclusion

En définitive, les politiques de relocalisation sont susceptibles de générer des coûts économiques non négligeables, notamment en termes de réduction des possibilités de consommation des agents économiques. Elles ne s'accompagnent toutefois pas nécessairement d'une amélioration de la résilience des chaînes de production face aux chocs ce qui rends la justification du coût économique à supporter peu évidente. Néanmoins, pour certains secteurs jugés d'utilité stratégique comme les secteurs de santé, ou encore pour les secteurs d'avenir ces politiques sont tout à fait envisageables.

Références
Bonadio, B., Huo, Z., Levchenko, A. A., & Pandalai-Nayar, N. (2020). Global supply chains in the pandemic (No. w27224). National Bureau of Economic Research.
Costinot, A., & Rodríguez-Clare, A. (2014). Trade theory with numbers: Quantifying the consequences of globalization. In Handbook of international economics (Vol. 4, pp. 197-261). Elsevier.
David, H., Dorn, D., & Hanson, G. H. (2013). The China syndrome: Local labor market effects of import competition in the United States. American Economic Review, 103(6), 2121-68.
Demmou, L. (2010). La désindustrialisation en France. Les cahiers de la DG Trésor, 1, 1-50.
Jean, S., & Vicard, V. (2020). Relocaliser, réindustrialiser, dans quels buts?. La Lettre du CEPII, (410).
Malgouyres, C. (2017). The impact of Chinese import competition on the local structure of employment and wages: Evidence from France. Journal of Regional Science, 57(3), 411-441.
Miroudot, S. (2020). Reshaping the policy debate on the implications of COVID-19 for global supply chains. Journal of International Business Policy, 1-13.
Njike, A. (2020). Trade in value-added and the welfare gains of international fragmentation.

Diplômé d'un master en économie internationale et développement de l'université Paris Dauphine, Arnold NJIKE est actuellement en thèse de doctorat en économie internationale au sein de la même université. Il s'intéresse à des sujets de recherche se rapportant à la fragmentation internationale des processus de production ainsi qu'à des questions relatives au commerce international, notamment de pays en voie de développement. Il suit en ce sens de près l'actualité économique des pays Africains, particulièrement en ce qu'il s'agit des enjeux économiques majeurs de ce continent, présents et à venir.

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