Amérique latine : la croissance, un moteur qui peine à redémarrer (Note)

Utilité de l'article : Cet article propose une analyse macroéconomique des principales économies latino-américaines (Brésil, Mexique, Argentine et Colombie) ainsi que de leurs politiques monétaires. L'analyse des indicateurs macroéconomiques avec une mise en perspective des aspects politico-culturels propres à chaque pays permet une meilleure compréhension des enjeux économiques de chaque pays. 

 

Résumé :

  • La croissance économique en Amérique latine peine à redémarrer. Alors que l'Argentine a enregistré une sévère récession en 2018, le Brésil peinait à renouer avec la croissance. Le Mexique et la Colombie ont été les seuls pays à enregistrer une croissance autour et au-dessus de 2 % ;
  • Les différentes évolutions économiques permettent d'expliquer l'hétérogénéité des politiques monétaires. Le taux directeur argentin atteint des niveaux stratosphériques (55 %), alors qu'au Mexique le taux directeur progresse de façon moins marquée (8,2 %). Seuls le Brésil (6,5 %) et la Colombie (4,2 %) sont en statu quo depuis près d'un an ;
  • L'année 2018 marque un tournant en termes de dégradation (plus ou moins importante) des déficits extérieurs des pays de la région. Les situations les plus inquiétantes étant celles de l'Argentine (- 5,3 % du PIB) et de la Colombie (-3,8 %).

L'Amérique latine sort d'une année 2018 pleine en rebondissements politiques après l'élection d'un nouveau Président dans les principales économies de la région (Brésil, Mexique, Colombie), à l'exception de l'Argentine qui tiendra des élections présidentielles en octobre prochain.  La croissance économique demeure hétérogène dans la région. La crise de change en Argentine a provoqué une contraction du PIB et le Brésil enregistre une croissance à peine supérieure à 1 %. Le Mexique enregistre une progression du PIB de 2 % (en léger ralentissement par rapport à l'année précédente) et la Colombie de 2,7 %.

 

Une demande extérieure qui handicape la croissance et des déficits extérieurs qui évoluent de façon hétérogène

La croissance de l'Amérique Latine en 2018 a été de 1,2 % (hors Venezuela). Cette faible performance reflète la situation hétérogène des différentes économies de la région.

La croissance de la région est notamment tirée vers le bas par l'Argentine qui a enregistré un recul du PIB de 2,6 % en 2018. Le pays a fait face à une crise de change en début d'année dernière. Cette crise a ainsi provoqué une contraction de la consommation privée (-1,8 % en 2018), l'accentuation du recul de la dépense publique (-3,3 % en 2018) et de l'investissement (-3,9 % en 2018).

Le Brésil se situe quant à lui dans un autre contexte. Le pays a renoué avec la croissance en 2017, après deux années de récession historiques. Néanmoins, le gouvernement intérimaire de M. Temer au pouvoir jusqu'au 31 décembre 2018, avait comme principal objectif le redressement des finances publiques afin de réduire le déficit public ressorti à 7,2 % du PIB en 2018 (après avoir atteint un point bas de 10,2% du PIB en 2015). Au total, la progression de la dépense publique a été nulle pour l'année 2018. La progression de l'investissement (4,1 %) et de la consommation privée (1,9 %) n'ont que faiblement compensé la contribution négative de la demande extérieure à la croissance qui a été de - 0,5 point.  

L'économie mexicaine a enregistré pour sa part une croissance de 2,0 % en 2018. La légère décélération de la croissance par rapport à l'année précédente (2,3 % en 2017) s'explique en partie par les longues négociations autour de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) tout au long de l'année 2018. Les exportations mexicaines vers les Etats-Unis représentant plus de 80 % des exportations totales (affectant principalement le secteur automobile), expliquent le recul de l'investissement sur les trois derniers trimestres.

L'économie colombienne a enregistré une croissance de 2,7 % en 2018. La progression de la consommation publique (5,9 %) et privée (3,5 %) ont permis de compenser la contribution négative de la demande extérieure nette.

Les défis à relever pour la région sont nombreux alors que les opportunités d'accélération de croissance sont plus limitées.Depuis la chute du prix du pétrole en 2014 qui a entraîné une baisse des prix des matières premières ainsi qu'une dépréciation des devises de la région (les pays sud-américains étant de grands exportateurs de matières premières), le déficits courants se sont fortement résorbés. Néanmoins, cette tendance s'est arrêtée en 2018 avec une dégradation de balance courante pour tous les pays de la région, bien que dans des proportions très différentes.

Le déficit de la balance courante brésilienne n'enregistre qu'une très faible dégradation par rapport à l'année précédente et représente seulement 1 % du PIB.  Il en va de même pour le Mexique, où le déficit extérieur n'enregistre qu'une dégradation modérée et ressort à 1,8 % du PIB. La situation est beaucoup plus inquiétante dans le cas de la Colombie et de l'Argentine où les déficits se creusent de manière plus marquée. Le déficit extérieur colombien a représenté 3,8 % du PIB et le déficit argentin 5,6 % du PIB.

Pour l'ensemble des devises de la région, en 2018, la tendance a été la dépréciation, avec en tête le peso argentin, l'augmentation des taux directeurs américains ainsi que la dégradation des déficits courants ayant exercé une pression à la baisse sur les devises.

 

Des politiques monétaires hétérogènes

La faible intégration et interaction commerciale entre les pays de la région permet d'expliquer l'absence de synchronisation des politiques monétaires. Très dépendants des échanges avec les Etats-Unis (l'un des principaux partenaires commerciaux pour les économies analysées) et de plus en plus avec la Chine, c'est l'environnement international macroéconomique et financier qui déterminent les politiques monétaires des pays. Dans ce contexte, les éléments suivis de près par les différentes banques centrales latino-américaines sont : l'évolution des taux directeurs de la Fed, l'évolution des négociations commerciales entre les Etats-Unis et la Chine, ainsi que l'anticipation de fin de cycle économique des économies avancées.

La crise de change qu'a connu l'économie argentine en 2018 a obligé la Banque centrale (BCRA) et le gouvernement (la BCRA n'étant pas indépendante) argentins à procéder à une augmentation des taux directeurs. Celle-ci a été spectaculaire, de plus de 110 points de base en moins d'un mois (entre les mois d'avril et mai), elle avait pour objectif d'enrayer la très forte dépréciation qu'a enregistré le peso (-23 % sur la même période vis-à-vis du dollar américain). L'augmentation des taux directeurs s'est poursuivie tout au long de l'année 2018 pour atteindre le taux historique de 69,5 % en octobre, malgré le prêt de 50 milliards de dollars accordé par le FMI dès le mois de juin. L'inflation continue d'être un sujet de préoccupation majeure aussi bien pour le gouvernement que pour la banque centrale. Au mois de mars 2019, l'inflation était de 54 % et le taux directeur de 55 %.

Au Mexique, la méfiance des marchés à cause de la très longue négociation de l'ALENA ainsi que la hausse progressive des taux américains, ont provoqué une augmentation progressive du taux directeur qui est aujourd'hui de 8,2 %. L'inflation, quant à elle, continue à évoluer depuis le début de l'année sur la fourchette haute du couloir cible de 3 % (+/- 1 %), elle est ressortie à 4,0 % en mars dernier.

Le Brésil et la Colombie ont dès 2018 (et se poursuivent en 2019) maintenu un statu quo en termes de politique monétaire, en effet aucun des deux pays n'a procédé à une augmentation des taux directeurs depuis près d'un an.  Les taux directeurs des banques centrales brésilienne et colombienne sont respectivement de 6,5 % et 4,2 %. Fait à souligner, le Brésil détient en ce moment le taux directeur le plus bas de son histoire. Dans les deux pays, l'inflation a évolué tout au long de l'année dans la cible définie par les banques centrales respectives. L'inflation a été de 4,6 % au Brésil et de 3,1 % en Colombie en variation annuelle en mars dernier.

 

Conclusion

Le contexte économique international n'est pas sans conséquence sur les économies de la région. Si d'une part la « guerre commerciale » entre la Chine et les Etats-Unis a pu représenter une opportunité pour les économies exportatrices de soja comme le Brésil ou l'Argentine, tous les pays sont fragilisés d'autre part, par les politiques commerciales nationalistes des Etats-Unis, principal partenaire commercial de la plupart des pays de la région.

Chaque pays doit également faire face à ses défis nationaux. L'Argentine doit se relever d'une crise de change lors d'une année d'élections présidentielles. Le Brésil doit faire face aux réformes structurelles attendues par les marchés (notamment la réforme des retraites) et redresser ses finances publiques, au risque sinon de vivre « une décennie perdue ». La négociation de l'accord de l'ALENA bien qu'elle ait aboutit à la création du nouvel accord Etats-Unis – Mexique – Canada (US-M-CA), doit encore être ratifié par le Congrès de chacun des trois pays. Cette situation est une épée de Damoclès pour l'économie mexicaine, au vu des très significatifs enjeux commerciaux. Enfin, la Colombie, encore fortement dépendante des exportations de pétrole brut (30 % des exportations totale), reste tributaire de l'évolution du prix de ce dernier.

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Diplômée de l'Université Paris-Dauphine  en économie internationale et du Global BBA de l'ESSEC, Paula Garzon est de nationalité franco-colombienne. Elle a précédemment travaillé chez Rexecode comme macroéconomiste responsable du suivi des pays d'Europe du Sud (Espagne, Italie et Portugal) ainsi que des pays d'Amérique latine (Brésil, Mexique, Argentine, Colombie). Ses principaux centres d'intérêt portent principalement sur les économies émergentes, les politiques monétaires et les déséquilibres macroéconomiques en zone euro.